CPE n’est pas un métier

« S’attaquer au métier c’est engager la controverse », Yves CLOT.

J’ai commencé à engager cette réflexion durant la longue période avant les vacances de Noël, en écoutant des collègues en de souffrance professionnelle, s’estimant peu reconnus ou utilisés comme déversoir de tout de ce que personne ne veut faire dans les établissements. La place particulière du CPE peut lui faire subir la façon dont les différents services vont occuper leurs champs d’activité professionnelle, dans un contexte local et national, de l’ établissement au contexte socioéconomique. On sait que nous sommes particulièrement exposés aux risques psychosociaux. A trop être partout et nulle part, l’épuisement, la dispersion et la perte de sens guettent.

Au retour des vacances, de plus en plus de collègues ont manifesté leur lassitude d’effectuer la sous-traitance de la CPAM ou de l’ARS au mépris de leurs tâches éducatives dûment listées par leur référentiel officiel de compétences. C’est l’illustration même de ce fameux écart entre le travail prescrit et le travail réel. Cela signifie-t-il que le professionnel peut ne pas faire une partie de son travail prescrit sans conséquences visibles, quantifiables, et se transformer en opérateur de saisie ? C’est comme si l’activité du CPE, travailleur éducatif de fond, peut être minimisé sans que ça pose problème à personne.

Car, de leur côté, même écrasés par la succession de protocoles sanitaires, en situation pédagogique dégradée, face à des classes à l’effectif flottant, les enseignants enseignent quand même.

Tout se passe comme si le CPE, (fonction, métier, profession ?), dépendant de l’action concertée au sein de la communauté éducative, et donc fragilisé, était perpétuellement en quête de légitimité professionnelle.

On sait ce que n’est pas un CPE, ni infirmière, ni assistante sociale, ni Psychologue scolaire, ni enseignant, mais qu’est-il donc ? Educateur ? Serait-ce le seul en établissement scolaire ? Bien sûr que non.

Il n’est pas enseignant, il n’a donc pas de contenu programmatique, il ne crée pas non plus de contenu pédagogique. L’enseignant a une identité professionnelle clairement identifiée liée à son domaine disciplinaire. Son discours éducatif lié à sa gestion de classe est également lié à son champ disciplinaire.

Le CPE produit certes du discours éducatif, mais là on l’attend principalement, et avant toute autre activité, puisque c’est la seule dont il partage en propre la responsabilité avec le Chef d’établissement, c’est sur la gestion du service vie scolaire. C’est le CPE « chef de service » ou manageur de la Vie Scolaire, termes ô combien clivant dans la profession !

Même si le suivi individuel de l’élève est central dans son référentiel de compétences, il n’est pas le seul à y contribuer, fort heureusement.

Il peut concevoir des modules de formation de délégués, des sensibilisations au harcèlement, à la citoyenneté, etc, mais cela ne définit pas non plus son activité de fond. Mais alors quelle perception du métier en avoir ?

Mon opinion est que le CPE est une fonction transversale, un intermétier, une excroissance issue d’un impossible collectif éducatif dans les établissements du secondaire en France où il est perçu plus comme une contrainte que comme une ressource. Alors même qu’il rompt l’isolement et renforce la capacité à travailler seul.

Le terme d’intermétier est notamment utilisé dans le secteur de la santé, dans l’enseignement spécialisé (suivi des élèves à besoins spécifiques) et en REP où il a été problématisé pour faire travailler en partenariat des équipes d’administrations diverses (Marie, Préfecture, école, collège, etc).

C’est comme si le CPE était la représentation formalisée, personnifiée, de ces temps de coordination, ces carrefours et ces intersections dans le système scolaire français.

On pourrait croire qu’il est défini par la notion d’interstice à la croisée des différents services, qu’il remplit les creux ou les trous d’une position statique parfois subie. Nous avons vu que la crise sanitaire a véritablement envahi cet espace interstitiel, ce qui a généré beaucoup de frustrations chez les collègues se redéfinissant douloureusement comme « secrétaire honoraire » de l’ARS et de la CPAM.

Sauf que cet espace doit être un lien dynamique entre individu et collectif, entre enseignants et équipes pédagogiques, entre l’élève et sa classe, entre l’élève, sa classe et l’établissement. On a pu évoquer une courroie de transmission ou une « charnière » pour définir notre fonction.

C’est donc plus un métier de la médiation que du lien, il introduit du « jeu », c’est-à-dire de l’humain, de la souplesse et de l’empathie, entre les différentes pièces du mécanisme que sont le fonctionnement d’un établissement scolaire couplé avec l’administration opaque qu’est l’éducation nationale. Pour le CPE, la posture relationnelle est un enjeu stratégique. Pour rappel et pour ne donner qu’un seul exemple, expliciter le fonctionnement d’Affelnet ou de Parcoursup auprès des usagers, n’est en aucun cas une sinécure. C’est pourquoi ce travail est partagé et indemnisé.

L’historique de son identité professionnelle peut le conduite trop souvent à incarner le rôle du « contrôleur de production » des punitions et sanctions, à la fois hors et dans la classe, avec son cortège de désordres scolaires (bavardages, contestation, etc.) qui relèverait de la conduite de classe. Il y a là un continuum entre éducatif et pédagogique qui n’est pas assez étudié, précisément à cause de la division du travail éducatif.

Avec la superposition des dispositifs (Vigipirate, protocole sanitaire, alerte rixes, programme de lutte contre le harcèlement, PPMS, etc.) le contrôle des flux, des effectifs et de la sécurité matérielle et psychologique des élèves est devenu également un aspect prépondérant du métier.

Cela posé, peut-on estimer que la formation professionnelle et l’accompagnement dans l’entrée dans la fonction se constitue sur cette base ? Car elle suppose des compétences de communication (débattre, persuader, convaincre, fédérer) et même de métacommunication, des compétences de formalisation (pour préserver la mémoire du travail collectif pour le suivi des élèves par exemple) et des compétences prudentielles liée à son rôle de médiateur.

En tant que néotitulaire ou contractuel sans expérience, est-on suffisamment armé pour analyser les situations de manière stratégique mais aussi systémique ? Pour défendre son positionnement en ayant en tête les enjeux (explicites et implicites) professionnels de nos collègues de travail, les problématiques des usagers et la dimension omniprésente et impensée des affects ? Le terme d’interdépendance n’est pas trop fort pour définir ce qui nous lie en tant que communauté éducative.

Le CPE doit pouvoir être en mesure de donner du sens à sa fonction en la délimitant par rapport à un cadre prescrit pour imposer son champ d’intervention à son tour. Cela suppose d’être diplomate et assertif en même temps, et sagace au sens socratique.

Cependant, ce champ est défini par une politique éducative générale et un style de pilotage d’établissement. Quelle place donnent le ou les chefs au CPE dans leur vision du fonctionnement d’un établissement ? On trouve de nombreuses études sur les CPE et leur relation aux familles, aux élèves, sur le CPE manageur des AED, mais il y a fort peu de choses sur la relation CPE/Chef d’établissement qui est pourtant centrale, avec de potentiels conflits de subordination et de représentations.

Ils doivent trouver ensemble une façon de coopérer et d’installer une synergie où chacun a sa place. Le chef d’établissement a intérêt à laisser à son CPE de l’autonomie, à condition qu’ils aient une vision commune du métier, même partielle, ce qui lui donnera de la légitimité à ses yeux. Et le CPE, même concepteur de son activité, a tout intérêt de son côté à saisir le sens de la vision de son supérieur hiérarchique, qu’elle soit guidée par une éthique ou par un fonctionnement opérationnel. Cette vision a toujours un sens intrinsèque qui peut lui servir et venir enrichir sa pratique professionnelle, y compris par la controverse.

Face aux exigences institutionnelles et sociétales, le CPE doit sanctuariser son champ d’action, le structurer le plus possible et le rendre visible et lisible pour asseoir sa légitimité. Les collègues font un travail acharné dans les établissements, malheureusement ce qui émerge n’est parfois qu’une toute petite partie de leur intervention.

L’esprit affamé, peut-être.

Quand on parle de réussite scolaire on en revient toujours à la question de l’implication parentale. Qui mène inévitablement au rapport entre inégalités de réussite scolaire et appartenance sociale.

De nombreux facteurs sociaux ont été étudiés : la question du quartier, du logement, de la maîtrise de la langue, des codes et attendus de l’institution, les difficultés des familles monoparentales, etc. On sait que dans certaines classes sociales c’est l’attitude de conformisme scolaire qui est valorisée chez les enfants, je dirai même de conformité, pour rejoindre le terme de compliance éducative.

L’étude de Zaïhia Zeroulou dans la Revue Française de Sociologie : La réussite scolaire des enfants d’immigrés. L’apport d’une approche en termes de mobilisation date de 1988, mais présente une analyse toujours pertinente du facteur parental dans la réussite scolaire des enfants des classes populaires.

Elle a constaté que les familles immigrées étudiées dont les enfants étaient en situation de réussite avaient mis en place des stratégies : « toute notion de réussite ou d’échec devait être évaluée par rapport aux espoirs formulés ». Ces familles étaient porteuses d’un projet et d’une volonté d’ascension sociale, c’est l’élaboration de ce projet qui structurait leur représentation de l’avenir aussi bien en France que dans leur pays d’origine. La sociologue évoque la construction d’un « capital culturel » et d’une recherche permanente de compromis avec les valeurs de l’école car la conformité scolaire et son accomplissement dans la réussite ont été intégrés en tant que norme familiale absolue.

Dans le second groupe de familles, certaines d’entre elle, face aux difficultés et à la rupture de la cohésion familiale, ont adopté une attitude de retrait, sans recherche de perspectives, avec un discours fataliste face à l’échec scolaire, en incriminant souvent l’institution ou la discrimination vis à vis des immigrés. Cela correspondait à leur perception intuitive de la place de l’école dans la reproduction des inégalités sociales.

Depuis que j’exerce en lycée professionnel, sans parler des absents, me frappe toujours autant le nombre d’élèves qui subissent totalement leur scolarité. Ils vivent un enfer bien particulier, à rester assis des journées entières en mode « veille », en état d’absentéisme cognitif complet. Pour d’autres, il s’agit de se cogner au cadre dans une logique jusqu’au-boutiste de refus scolaire bruyant. Pour ces élèves, c’est le rapport même au temps, à l’espace et au savoir qui est un non sens. Aucune stratégie n’est mise en place pour naviguer entre deux eaux et décrocher à l’arraché le précieux sésame qui n’a que l’importance qu’on lui donne.

Car pour développer une ébauche de stratégie, il faut « lire » le monde, ce qu’il y a devant soi, en tirer un diagnostic, un enseignement, dans une perspective dynamique et adapter son comportement en conséquence dans un but défini. Il faut se raconter la relation entre le monde et soi d’une certaine manière, comme l’a étudié la psychologie narrative.

Du coup pour notre jeune en échec scolaire les incitations habituelles à la conformité scolaire développés dans le cadre de la relation éducative, ce que j’appelle le « récitatif », n’ont plus de prise. C’est un pur dialogue de sourds qui n’a absolument aucun impact. C’est juste un moment obligé que subit l’élève et qu’il vit comme un rituel absurde de plus, un moment pénible à passer.

Il arrive que le jeune adopte un discours complaisant pour faire illusion, une synthèse en copié-collé de tout ce que les adultes lui ont dit pendant sa scolarité. Il adopte intuitivement un mode de régulation relationnelle pour se protéger. D’autant plus qu’il a souvent déjà un long passé d’entretiens avec CPE, professeurs, et personnels de direction, il est parfaitement rodé à tous les arguments qu’on lui sert, ceux ci étant donc démonétisés avant même leur énonciation.

Il faut savoir que ce qui frustre, et désespère même, tous les éducateurs, c’est précisément de n’avoir aucun pouvoir d’affecter l’état d’esprit ou le comportement de certains jeunes. Il est même possible que certains d’entre nous préfèrent gérer la posture de rébellion, autrement nommée réactance, énergivore certes donnant l’aspect d’une relation plus authentique.

Dès la rentrée de septembre, le véritable enjeu éducatif est de surveiller les élèves postés sur la ligne de crête, ceux qui hésitent entre soumission, rébellion et décrochage cognitif ou physique, avant même de s’occuper de ceux qui ont déjà basculé, et depuis longtemps. C’est sans doute un point de vue discutable que ce choix de priorité, mais on a vu des comportements changer grâce à l’influence entre pairs et les effets d’émulation positive. Car comme dans le champ médical, compte tenu des contraintes importantes au sein des établissements, il y a des choix à faire et à assumer.

Parallèlement, il m’a toujours semblé important d’être à l’écoute des parents. On dit que nous faisons un métier d’écoute, c’est plus difficile et enchevêtré que l’on pense. Plus qu’une simple écoute, c’est une posture empathique qui est nécessaire. Il faut être mentalement présent pour écouter le complexe roman familial déroulé par certains parents, déchiffrer les ambivalences, comprendre les messages sous-jacents, et en tirer les conclusions.

Je sais que ce père, même s’il m’assure être disponible pour venir au lycée, ne reviendra pas, je le sais car c’est extrêmement douloureux pour lui d’être face à l’échec de son fils et de ne pouvoir rien y faire, malgré le discours opposé. Je le sais, il sait que je sais, mais ce qui compte c’est qu’il joue le jeu du dialogue avec l’institution que je représente en me donnant les éléments discursifs attendus. Car, semblable à la stratégie inconsciente de l’élève qui recrache le « récitatif », le parent reçu en entretien pratique aussi la régulation relationnelle. A la différence près que dans ce cas, car nous ne sommes pas supposés éduquer les parents et être dans une relation asymétrique avec eux, cela compte. Ce lien ténu entre nous, c’est malgré tout de l’échange. Cela peut ouvrir sur autre chose avec le temps. Il nous faut parfois plusieurs années avec certaines familles.

Plus difficile à appréhender, les familles sans discours, qui font face avec dignité, mais qui n’ont pas structuré de réponse face à l’institution. Ni roman familial, ni plainte, ni contestation, cela créé un moment assez particulier, un peu surréel, tant notre métier est un métier de discours et même de rhétorique. Tout éducateur se reconnaît à la production de son discours. Malheureusement il existe des individus sans discours et c’est encore une norme scolaire que l’aisance langagière, orale ou écrite.

Pour en revenir aux facteurs favorisant la réussite scolaire, après la position sociale des parents et les interactions délicates entre facteurs environnementaux et génétiques, il reste ce que le Dr Sophie Von Stumm et ses collaborateurs ont appelé le 3e pilier de la réussite scolaire : The Hungry Mind, (The Hungry Mind. (von Stumm, S., Hell, B., & Chamorro-Premuzic, T. (2011). The hungry mind: Intellectual curiosity as third pillar of academic performance. Perspectives on Psychological Science).

L’esprit affamé représente à la fois la curiosité intellectuelle et la curiosité perceptuelle.

« La curiosité peut prendre de nombreuses formes et n’est pas toujours motivée par les mêmes facteurs. La curiosité perceptuelle est un terme qui a été inventé. Il s’agit du type d’intérêt que nous éprouvons lorsque quelque chose nous surprend ou ne correspond pas tout à fait à ce que nous savons ou croyons savoir. Cela est perçu comme un état inconfortable, un état d’adversité. C’est comme une démangeaison qui doit être grattée. C’est pourquoi nous essayons d’en savoir plus pour satisfaire cette sorte de curiosité ». Le retour des merveilles, AstroUnivers.

La curiosité intellectuelle correspond à un désir de stimulation d’un sujet qui est à la recherche de nouvelles expériences. Elle va de pair avec le besoin de cognition qui se poursuit dans l’engagement cognitif.

Les résultats de l’étude évoquée ont permis d’affirmer qu’ensemble, la conscience de soi, de son environnement et la curiosité ont un impact positif sur le cheminement scolaire des élèves. Elle aurait même un plus grand impact que la conscience des résultats scolaires ou que l’intelligence mesurable.

La curiosité permet le questionnement du monde et son exploration, c’est là qu’intervient le relation individuelle aux savoirs humains, qui ne sont pas la propriété exclusive du monde scolaire.

Au delà des déterminismes et de la posture de compliance, j’aime à penser que la curiosité et l’imagination sont la part de liberté de ces élèves.

Je CROP donc je suis

A la rentrée de septembre, cette année, il a fait très chaud. On a évidemment vu fleurir des tenues allégées dans l’établissement, ce qui a créé des crispations et fait débat chez les adultes chargés de maintenir un minimum de cohérence éducative.

La guerre des Crop Tops est depuis quelques années un des marronniers chouchous de la télévision, à coup de témoignages d’élèves et de tribunes d’expression libre, à tel point que le Président de la République lui même a parlé d’une « tenue décente exigée ».

Ce haut court voire très court est à la mode depuis les années 2010. Issu du monde sportif et de la pop culture, il est en passe de devenir aussi emblématique que la jupe, qui a donné lieu à « la journée de la jupe ».

On pourrait être tenté de penser que c’est encore un sujet d’écume médiatique, superficiel et passager. Hélas, c’est bien un sujet profond qui touche à des questions éducatives fondamentales : notamment la question de l’émancipation de soi.

Est-ce que l’établissement scolaire est un espace d’émancipation, de liberté, d’expression de soi ou bien est ce un espace normatif ?

Aucun éducateur ne souhaite brimer la liberté des élèves, valeur cardinale inscrite aux frontons des institutions. Cependant le CPE et son équipe Vie Scolaire d’Assistant d’Education sont chargés de faire respecter un cadre éducatif qui est le « sale boulot » issu de la division du travail éducatif, l’enseignement, fonction plus noble, étant réservé aux enseignants. Ce qui signifie que poser le cadre et imposer la norme socio-éducative relèvent du champ d’action professionnelle de la vie scolaire dans un établissement qui devient un espace de liberté toute relative.

Cela explique que beaucoup de CPE ne soient pas à l’aise avec la normalisation des tenues des élèves : la fonction de CPE sert-elle à guider les citoyens en devenir vers l’émancipation ou vers l’adaptation à une certaine norme scolaire, contenant un ensemble de comportements, tant dans les lieux d’apprentissages et de socialisation que face au travail et en terme de résultats scolaires ?

Les enseignants ont de leur côté le poids, pas moins lourd, d’autres normes à faire respecter et même intérioriser, nous y reviendrons.

La revendication Crop Top a pu naitre et prendre de l’ampleur grâce au mouvement #metoo et aux nouveaux courants féministes qui mettent le corps en avant, même si le féminisme de la génération précédente avait le même credo : le corps des filles et des femmes n’appartient qu’à elles et elles n’ont de comptes à rendre à personne.

Entre temps, on a pu voir l’émergence du web et des nouvelles pratiques numériques de socialisation : notamment les réseaux sociaux numériques, qui permettent de faire porter la voix des revendications individuelles et collectives et en deviennent le moyen d’expression privilégié, répondant à une demande massive.

Se posent alors les brûlantes question de l’identité en ligne, de l’image de soi, de la représentation du corps adolescent et de la maîtrise de sa diffusion.

Les jeunes n’hésitent pas à prendre des selfies dénudés ou en postures intimes seuls ou accompagnés, images partagées volontairement ou non.

Il devient vital d’établir une réflexion commune sur la redéfinition de l’espace de l’intime, de l’intégrité physique, corporelle, forcément liée à l’intimité et à l’intégrité psychique à une époque où naît une discipline scientifique comme la cyberpsychologie. Il y a un continuum complet à penser entre la conscience de soi en tant que corps et l’acte de diffusion publique de son intimité, mais j’y reviendrai dans un autre post de blog.

Depuis fort longtemps les jeunes choisissent leurs vêtements en fonction de ce qui les traverse, c’est-à-dire la quête de soi et le cheminement identitaire qui est typique de l’adolescence. Dans mon établissement qui n’est qu’un exemple parmi tant d’autres, nous avons très minoritairement du look manga, gothique, du gender fluid et très majoritairement du rappeur à chaînes et du vêtement de sport.

L’ uniforme, c’est à dire la norme actuelle, reste quand même le combo jogging/sweat-shirt/baskets aussi bien pour fille que pour garçon.

J’ai remarqué depuis quelques années l’usage du code vestimentaire du BDSM (Bondage, Domination, Soumission, Sadomaso) déjà exploité par le mouvement punk : des liens de cuir noir avec des ferrures, serrés niveau des cuisses ou au niveau du cou, des ornements et bijoux avec des clous, etc. style minoritaire certes mais à forte visibilité.

On sait que la garde-robe féminine est influencée par le domaine pornographique et le domaine prostitutionnel qui ont infusé la culture mainstream. C’est un phénomène connu : tout ce qui est underground ou contre-culturel finit par investir le mainstream qui le répercute dans les stratégies marketing. Comme les tee-shirts aux lapins strassés estampillés Play Boy portés par des écolières il y a quelques années. C’était des articles d’une collection de vêtements d’hypermarchés et donc dépouillés du sens originel de la marque. Le mainstream est normatif de fait puisque massivement diffusé, représenté et vendu.

Je ne rentrerai pas dans le débat visant à départager si le BDSM, la prostitution et la pornographie sont des vecteurs d’émancipation féminine, les différents courants féministes eux mêmes ne sont pas d’accord à ce sujet.

On en revient à la question de la sexualisation et de la dénudation.

Le crop top est réprimé parce qu’il permet de montrer le milieu de son corps.

Les revendications des lycéennes font le postulat suivant, qui relève du sexisme et de la domination patriarcale : on s’en prend toujours aux filles parce que leur corps dérange, on réprime l’expression de leur liberté individuelle et sexuelle.

Toute l’ambiguïté du Crop top, tout comme la mini-jupe d’ailleurs, est de dire : je peux être à la fois un pur objet sexuel si je le souhaite et en même temps je ne veux pas être réduite à l’état d’objet sexuel car je suis un individu libre, un sujet qui décide. De ce fait le vêtement devient le symbole du refus de l’assignation. Et donc un acte de révolte.

Il est dit aussi que la répression sexiste pèse par définition sur les filles alors que les garçons ne sont jamais inquiétés, à part peut être quand c’était la mode des caleçons apparents. Sauf que ces caleçons ne montraient rien d’autre que la référence à un look de Bad Boy issu des prisons américaines.

Chez les garçons la quête identitaire et la représentation de soi ne passent pas par la dénudation du corps mais plutôt par un travail sur sa virilisation, avec le culte de la force, l’entretien de la masse musculaire et la culture des codes virilistes et machistes, d’où la référence au Bad Boy américain.

Avec notamment chez certains jeunes la recherche d’une posture de prédation signifiant : je veux avoir l’air dangereux, qui va de pair avec une certaine façon d’occuper d’espace. Je pense à l’ouvrage de Thomas Sauvadet Le Capital guerrier.

On le voit, la norme imposée n’est pas forcément aussi ostentatoire qu’une dénudation, la culture machiste pouvant être très lourde pour certains jeunes qui vivent mal les ambiances virilistes de vestiaires. Il y a un décrochage scolaire invisible dans les lycées professionnels qui vient de là, il est très peu exprimé et repéré, donc non quantifié.

Pour résumer, les filles, qui l’expriment clairement, sont à la fois victimes d’un patriarcat externe, une répression extérieure issu des adultes, du jugement de leurs pairs, et d’une pression normative issue de la pop culture et de la consommation de masse, qui jouent avec les codes de l’hypersexualisation.

Tandis que les garçons, qui sont très peu causants à ce sujet, et qui n’ont pas développé leur conscience d’opprimés, sont autrement victimes de la domination masculine, de façon interne, par la pression du groupe de pairs et par la pression d’un milieu social « enfermant » pour certains, comme l’a étudié Thomas Sauvadet.

Peut être que les garçons trouveront un jour leur propre Crop Top à brandir, dans un acte libérateur et fraternel.

Histoire(s) de la violence

Dans la vie d’un établissement scolaire, il peut régulièrement y avoir des manifestations de violence physique : bagarres à l’intérieur et à l’extérieur, dans la rue, avec parfois des armes blanches, explosions de violence pure, acharnée, très difficile à disperser et à calmer en attendant l’arrivée des forces de l’ordre.

Quand le conseil de discipline est saisi, c’est généralement le même type de question qui revient de la part de ses membres, questions adressées à l’accusé(e) ou aux accusés :

– – Mais si tu étais en conflit avec tes camarades M. Machin ou Melle Truc, pourquoi n’as tu pas prévenu un adulte avant que ça dégénère ?

– Pourquoi quand il/elle s’est retrouvée à terre, en plein milieu de la route, as tu continué à taper ? Pourquoi tu n’as pas arrêté ?

— Est ce que ce sont les vidéos sur les réseaux sociaux qui t’ont influencé(e) ? Tu as voulu faire pareil ?

Il y a plusieurs sortes d’interprétation de la violence.
Il s’agit soit de proposer des mesures concrètes pour répondre à un problème social, soit de conforter des visions politiques du monde.
Certaines propositions théoriques relèvent de la théorie sociale, ou de la philosophie de la violence.
Pour Lorenz, la violence, c’est à dire l’agressivité exacerbée, excessive dans son usage, est constitutive de la nature humaine, puisque les animaux font rarement usage de la violence gratuite Elle est pour lui au service de la vie et a permis la survie des hominidés.

Freud, de son côté, parle de pulsion de mort que l’individu peut retourner sur lui même.

La question de savoir si la violence est naturelle ou culturelle est pour moi un faux débat car on ne résout pas des questions complexes avec des schémas binaires.

Pour éduquer, je crois qu’il faut comprendre intimement cette violence, sans jugement moral, entrer en résonance avec elle pour y faire face, sans catégoriser les individus, ce qui irait à l’encontre du principe d’éducabilité.

Dans la bagarre elle-même et pour ses participants, on ne peut ignorer ceci : la violence physique est aussi une forme de l’affirmation de soi. Une humiliation, même infime, ne doit jamais rester impunie. Cette forme, qui libère une forte tension accumulée, frustration et colère, conduit forcément à prendre du plaisir, même si elle n’est pas acceptable socialement.

Oui, il y a une forme de plaisir voire de jouissance dans l’affrontement physique, en témoignent tous les sports violents dont les règles exercent heureusement une contention et une canalisation salutaires. Et dans les situations de harcèlement et de bagarre, comme dans les situations d’affrontements sportifs, le public est là. Il alimente, exacerbe les réactions des participants. C’est en somme le 3e participant sans visage.

Tout le primat de l’éducation est dans ce principe cardinal : le plaisir (ou l’érotisation, coucou Freud) de l’auto inhibition émotionnelle doit être plus grand que le plaisir pulsionnel de la décharge de violence.

Et c’est un long chemin, puisqu’en grandissant, le petit enfant apprend de mieux en mieux à contrôler ses émotions. C’est le développement dit « normal », néanmoins je crois vraiment que l’éducation aux émotions doit se poursuivre au collège et même au lycée. Pour tous les individus, tant le travail avec l’humain nous creuse et nous bouscule chaque jour.

Dans ma pratique, j’ai souvent constaté que les élèves auteurs de violence avaient beaucoup de mal à verbaliser ce qui a les traversé et ce qui les a conduit à l’acte, comme si c’était compliqué pour eux d’avoir accès à une certaine forme de conscience de soi.

Je répondrai donc à leur place, aux 3 questions posées :

– – Mais si tu étais en conflit avec tes camarades M. machin ou Melle Truc, pourquoi n’as tu pas prévenu un adulte avant que ça dégénère ?

— J’ai 14 ans, je ne me vois absolument pas prévenir un adulte, à mon âge je dois régler mes problèmes moi même, sinon cela veut dire que je n’ai pas grandi ? Que je suis un petit enfant, alors que je suis en pleine poussée hormonale ?

— Pourquoi quand il/elle s’est retrouvée à terre, en plein milieu de la route, as tu continué à taper ? Pourquoi tu n’as pas arrêté ?

— Parce que quelque chose en moi m’a dépassé, a pris le relais, je voulais lui faire du mal, soulager ma colère.

— Est ce que ce sont les vidéos sur les réseaux sociaux qui t’ont influencé(e) ? Tu as voulu faire pareil ?

— C’est vrai qu’on voit beaucoup de vidéos, mais je ne pensais pas à ça à ce moment là, je voulais juste taper le plus fort possible, me venger, peu importe les témoins, les conséquences, il FALLAIT que je le fasse…

La violence existait avant les réseaux sociaux et existera après, mais au vu leur impact planétaire, on a tendance à les accuser de nombreux maux, encore une fois c’est sans doute simpliste malheureusement.

Je répondrai, et je suis loin d’être la seule, par 2 choses :

  • Favoriser l’accès au langage, au vocabulaire, aux idées, à l’expression écrite et orale, à la réflexion abstraite et philosophique, aux grands mythes cathartiques,
  • Favoriser l’éducation aux émotions et aux relations humaines, parce que nous ne sommes pas que des êtres rationnels, loin de là. On peut être un brillant astrophysicien et harceler jusqu’au suicide son assistant de recherche…

C’est l’entrelacement des 2 qui peut produire l’enrichissement de la vie intérieure, une capacité d’introspection pour le soi autobiographique, le moi social, une voix intime qui est le fil de ce flot de pensées, d’images et expériences mentales, de souvenirs, de projets, de ressentis émotionnels et corporels, qui se font et se défont en permanence au plus profond de nous, comme l’a définit Christophe André.

Selon Antonio Damasio, qui remet en question le « moi cartésien », il existe des émotions « basiques » : peur, colère, etc., et des émotions « élaborées », comme l’expérience de l’émerveillement ou de la beauté, qui font la trame de notre vie intérieure.

C’est dans le domaine cognitif que se trouve le plus grand nombre d’objectifs pédagogiques mais la notion d’objectif pédagogique existe aussi dans le domaine affectif, notamment dans la taxonomie de Krathwohl.

Dans le domaine cognitif, il s’agit d’aller vers une complexité croissante, tandis que le domaine affectif est guidé par un principe d’intériorisation progressive.

Notre vie intérieure, c’est une manière unique d’être ce que nous sommes et de traverser le monde.

Bonheur, bienveillance et conflits

Photo de Liza Summer sur Pexels.com

Le bien être à l’école, valeur émergeante et ne souffrant aucune contestation, s’appuie sur le bien être des élèves d’une part et la qualité de vie au travail des personnels d’autre part.

Cette valeur suppose évidemment le refus absolu de la violence, non seulement comme acte mais comme climat général et mode relationnel, car ce qui doit être valorisé est la bienveillance.

Il existe des nuances importantes entre bienveillance, bientraitance et bienfaisance.

Comme dit Philippe Merlier dans Philosophie et éthique en travail social (2014), la bienveillance est éthique, elle est le désir sincère du bien de l’autre. La bienfaisance, terme moral, consiste à contribuer au bien-être de l’autre, et la bientraitance est politique, c’est à dire une bonté sous contrôle.

Je revois le déroulement d’une journée difficile au lycée où j’exerce, une journée difficile est une journée qui a été électrique, rythmée par de l’agitation, des cris, des conflits, dans les espaces vie scolaire. Il me vient ce questionnement, comme un éclair : quelle place pour le conflit dans cette réflexion légitime sur le bien être comme réalisation de soi et développement personnel ?

Je pense aux Assistants d’Education qui passent toutes leurs journées à faire respecter les règles et qui sont en permanence dans la contention sociale sur les mêmes motifs répétés des milliers de fois : enlève ta casquette, mets ton masque, donne ton carnet, ouvre ton sac, non tu ne sors pas fumer, tu vas en cours, arrête de crier, de courir, de chahuter, etc, avec les contestations et les remises en questions permanentes des uns et des autres. Ils ont aussi à faire respecter un fonctionnement d’établissement qui peut être contredit par les membres adultes même de la communauté éducative : apprentis adultes, enseignants, parents, où ils ne peuvent plus être en position éducative « haute ».

De l’ouverture de la grille le matin à sa fermeture le soir, l’Assistant d’Education est en position de contrainte sociale, il se pose donc à chaque instant la question suivante : comment, dans un cadre non négociable, faire respecter la dignité de l’élève et la sienne en même temps ?

Le sens des règles ne va jamais de soi, il faut le temps de faire de la pédagogie, d’expliciter, difficile à faire en gérant un service de demi-pension pendant lequel le temps est millimétré, comme les récréations, le temps vie scolaire est un rythme exigeant.

Fort heureusement, l’Assistant d’Education peut être aussi en posture d’aide : aide à la rédaction de CV, aide à la recherche de stage, etc. Mais il y a d’autres personnels dont c’est le rôle. Malgré tout, il arrive à tisser une relation de confiance, extrêmement forte et précieuse avec les élèves.

Je crois pouvoir dire que ce travail est une bienveillance en acte, au delà de la bientraitance, porté par des valeurs éducatives qui ne sont pas des termes abstraits mais nourries par des confrontations, voire des conflits quotidiens.