Histoire(s) de la violence

Dans la vie d’un établissement scolaire, il peut régulièrement y avoir des manifestations de violence physique : bagarres à l’intérieur et à l’extérieur, dans la rue, avec parfois des armes blanches, explosions de violence pure, acharnée, très difficile à disperser et à calmer en attendant l’arrivée des forces de l’ordre.

Quand le conseil de discipline est saisi, c’est généralement le même type de question qui revient de la part de ses membres, questions adressées à l’accusé(e) ou aux accusés :

– – Mais si tu étais en conflit avec tes camarades M. Machin ou Melle Truc, pourquoi n’as tu pas prévenu un adulte avant que ça dégénère ?

– Pourquoi quand il/elle s’est retrouvée à terre, en plein milieu de la route, as tu continué à taper ? Pourquoi tu n’as pas arrêté ?

— Est ce que ce sont les vidéos sur les réseaux sociaux qui t’ont influencé(e) ? Tu as voulu faire pareil ?

Il y a plusieurs sortes d’interprétation de la violence.
Il s’agit soit de proposer des mesures concrètes pour répondre à un problème social, soit de conforter des visions politiques du monde.
Certaines propositions théoriques relèvent de la théorie sociale, ou de la philosophie de la violence.
Pour Lorenz, la violence, c’est à dire l’agressivité exacerbée, excessive dans son usage, est constitutive de la nature humaine, puisque les animaux font rarement usage de la violence gratuite Elle est pour lui au service de la vie et a permis la survie des hominidés.

Freud, de son côté, parle de pulsion de mort que l’individu peut retourner sur lui même.

La question de savoir si la violence est naturelle ou culturelle est pour moi un faux débat car on ne résout pas des questions complexes avec des schémas binaires.

Pour éduquer, je crois qu’il faut comprendre intimement cette violence, sans jugement moral, entrer en résonance avec elle pour y faire face, sans catégoriser les individus, ce qui irait à l’encontre du principe d’éducabilité.

Dans la bagarre elle-même et pour ses participants, on ne peut ignorer ceci : la violence physique est aussi une forme de l’affirmation de soi. Une humiliation, même infime, ne doit jamais rester impunie. Cette forme, qui libère une forte tension accumulée, frustration et colère, conduit forcément à prendre du plaisir, même si elle n’est pas acceptable socialement.

Oui, il y a une forme de plaisir voire de jouissance dans l’affrontement physique, en témoignent tous les sports violents dont les règles exercent heureusement une contention et une canalisation salutaires. Et dans les situations de harcèlement et de bagarre, comme dans les situations d’affrontements sportifs, le public est là. Il alimente, exacerbe les réactions des participants. C’est en somme le 3e participant sans visage.

Tout le primat de l’éducation est dans ce principe cardinal : le plaisir (ou l’érotisation, coucou Freud) de l’auto inhibition émotionnelle doit être plus grand que le plaisir pulsionnel de la décharge de violence.

Et c’est un long chemin, puisqu’en grandissant, le petit enfant apprend de mieux en mieux à contrôler ses émotions. C’est le développement dit « normal », néanmoins je crois vraiment que l’éducation aux émotions doit se poursuivre au collège et même au lycée. Pour tous les individus, tant le travail avec l’humain nous creuse et nous bouscule chaque jour.

Dans ma pratique, j’ai souvent constaté que les élèves auteurs de violence avaient beaucoup de mal à verbaliser ce qui a les traversé et ce qui les a conduit à l’acte, comme si c’était compliqué pour eux d’avoir accès à une certaine forme de conscience de soi.

Je répondrai donc à leur place, aux 3 questions posées :

– – Mais si tu étais en conflit avec tes camarades M. machin ou Melle Truc, pourquoi n’as tu pas prévenu un adulte avant que ça dégénère ?

— J’ai 14 ans, je ne me vois absolument pas prévenir un adulte, à mon âge je dois régler mes problèmes moi même, sinon cela veut dire que je n’ai pas grandi ? Que je suis un petit enfant, alors que je suis en pleine poussée hormonale ?

— Pourquoi quand il/elle s’est retrouvée à terre, en plein milieu de la route, as tu continué à taper ? Pourquoi tu n’as pas arrêté ?

— Parce que quelque chose en moi m’a dépassé, a pris le relais, je voulais lui faire du mal, soulager ma colère.

— Est ce que ce sont les vidéos sur les réseaux sociaux qui t’ont influencé(e) ? Tu as voulu faire pareil ?

— C’est vrai qu’on voit beaucoup de vidéos, mais je ne pensais pas à ça à ce moment là, je voulais juste taper le plus fort possible, me venger, peu importe les témoins, les conséquences, il FALLAIT que je le fasse…

La violence existait avant les réseaux sociaux et existera après, mais au vu leur impact planétaire, on a tendance à les accuser de nombreux maux, encore une fois c’est sans doute simpliste malheureusement.

Je répondrai, et je suis loin d’être la seule, par 2 choses :

  • Favoriser l’accès au langage, au vocabulaire, aux idées, à l’expression écrite et orale, à la réflexion abstraite et philosophique, aux grands mythes cathartiques,
  • Favoriser l’éducation aux émotions et aux relations humaines, parce que nous ne sommes pas que des êtres rationnels, loin de là. On peut être un brillant astrophysicien et harceler jusqu’au suicide son assistant de recherche…

C’est l’entrelacement des 2 qui peut produire l’enrichissement de la vie intérieure, une capacité d’introspection pour le soi autobiographique, le moi social, une voix intime qui est le fil de ce flot de pensées, d’images et expériences mentales, de souvenirs, de projets, de ressentis émotionnels et corporels, qui se font et se défont en permanence au plus profond de nous, comme l’a définit Christophe André.

Selon Antonio Damasio, qui remet en question le « moi cartésien », il existe des émotions « basiques » : peur, colère, etc., et des émotions « élaborées », comme l’expérience de l’émerveillement ou de la beauté, qui font la trame de notre vie intérieure.

C’est dans le domaine cognitif que se trouve le plus grand nombre d’objectifs pédagogiques mais la notion d’objectif pédagogique existe aussi dans le domaine affectif, notamment dans la taxonomie de Krathwohl.

Dans le domaine cognitif, il s’agit d’aller vers une complexité croissante, tandis que le domaine affectif est guidé par un principe d’intériorisation progressive.

Notre vie intérieure, c’est une manière unique d’être ce que nous sommes et de traverser le monde.

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