L’esprit affamé, peut-être.

Quand on parle de réussite scolaire on en revient toujours à la question de l’implication parentale. Qui mène inévitablement au rapport entre inégalités de réussite scolaire et appartenance sociale.

De nombreux facteurs sociaux ont été étudiés : la question du quartier, du logement, de la maîtrise de la langue, des codes et attendus de l’institution, les difficultés des familles monoparentales, etc. On sait que dans certaines classes sociales c’est l’attitude de conformisme scolaire qui est valorisée chez les enfants, je dirai même de conformité, pour rejoindre le terme de compliance éducative.

L’étude de Zaïhia Zeroulou dans la Revue Française de Sociologie : La réussite scolaire des enfants d’immigrés. L’apport d’une approche en termes de mobilisation date de 1988, mais présente une analyse toujours pertinente du facteur parental dans la réussite scolaire des enfants des classes populaires.

Elle a constaté que les familles immigrées étudiées dont les enfants étaient en situation de réussite avaient mis en place des stratégies : « toute notion de réussite ou d’échec devait être évaluée par rapport aux espoirs formulés ». Ces familles étaient porteuses d’un projet et d’une volonté d’ascension sociale, c’est l’élaboration de ce projet qui structurait leur représentation de l’avenir aussi bien en France que dans leur pays d’origine. La sociologue évoque la construction d’un « capital culturel » et d’une recherche permanente de compromis avec les valeurs de l’école car la conformité scolaire et son accomplissement dans la réussite ont été intégrés en tant que norme familiale absolue.

Dans le second groupe de familles, certaines d’entre elle, face aux difficultés et à la rupture de la cohésion familiale, ont adopté une attitude de retrait, sans recherche de perspectives, avec un discours fataliste face à l’échec scolaire, en incriminant souvent l’institution ou la discrimination vis à vis des immigrés. Cela correspondait à leur perception intuitive de la place de l’école dans la reproduction des inégalités sociales.

Depuis que j’exerce en lycée professionnel, sans parler des absents, me frappe toujours autant le nombre d’élèves qui subissent totalement leur scolarité. Ils vivent un enfer bien particulier, à rester assis des journées entières en mode « veille », en état d’absentéisme cognitif complet. Pour d’autres, il s’agit de se cogner au cadre dans une logique jusqu’au-boutiste de refus scolaire bruyant. Pour ces élèves, c’est le rapport même au temps, à l’espace et au savoir qui est un non sens. Aucune stratégie n’est mise en place pour naviguer entre deux eaux et décrocher à l’arraché le précieux sésame qui n’a que l’importance qu’on lui donne.

Car pour développer une ébauche de stratégie, il faut « lire » le monde, ce qu’il y a devant soi, en tirer un diagnostic, un enseignement, dans une perspective dynamique et adapter son comportement en conséquence dans un but défini. Il faut se raconter la relation entre le monde et soi d’une certaine manière, comme l’a étudié la psychologie narrative.

Du coup pour notre jeune en échec scolaire les incitations habituelles à la conformité scolaire développés dans le cadre de la relation éducative, ce que j’appelle le « récitatif », n’ont plus de prise. C’est un pur dialogue de sourds qui n’a absolument aucun impact. C’est juste un moment obligé que subit l’élève et qu’il vit comme un rituel absurde de plus, un moment pénible à passer.

Il arrive que le jeune adopte un discours complaisant pour faire illusion, une synthèse en copié-collé de tout ce que les adultes lui ont dit pendant sa scolarité. Il adopte intuitivement un mode de régulation relationnelle pour se protéger. D’autant plus qu’il a souvent déjà un long passé d’entretiens avec CPE, professeurs, et personnels de direction, il est parfaitement rodé à tous les arguments qu’on lui sert, ceux ci étant donc démonétisés avant même leur énonciation.

Il faut savoir que ce qui frustre, et désespère même, tous les éducateurs, c’est précisément de n’avoir aucun pouvoir d’affecter l’état d’esprit ou le comportement de certains jeunes. Il est même possible que certains d’entre nous préfèrent gérer la posture de rébellion, autrement nommée réactance, énergivore certes donnant l’aspect d’une relation plus authentique.

Dès la rentrée de septembre, le véritable enjeu éducatif est de surveiller les élèves postés sur la ligne de crête, ceux qui hésitent entre soumission, rébellion et décrochage cognitif ou physique, avant même de s’occuper de ceux qui ont déjà basculé, et depuis longtemps. C’est sans doute un point de vue discutable que ce choix de priorité, mais on a vu des comportements changer grâce à l’influence entre pairs et les effets d’émulation positive. Car comme dans le champ médical, compte tenu des contraintes importantes au sein des établissements, il y a des choix à faire et à assumer.

Parallèlement, il m’a toujours semblé important d’être à l’écoute des parents. On dit que nous faisons un métier d’écoute, c’est plus difficile et enchevêtré que l’on pense. Plus qu’une simple écoute, c’est une posture empathique qui est nécessaire. Il faut être mentalement présent pour écouter le complexe roman familial déroulé par certains parents, déchiffrer les ambivalences, comprendre les messages sous-jacents, et en tirer les conclusions.

Je sais que ce père, même s’il m’assure être disponible pour venir au lycée, ne reviendra pas, je le sais car c’est extrêmement douloureux pour lui d’être face à l’échec de son fils et de ne pouvoir rien y faire, malgré le discours opposé. Je le sais, il sait que je sais, mais ce qui compte c’est qu’il joue le jeu du dialogue avec l’institution que je représente en me donnant les éléments discursifs attendus. Car, semblable à la stratégie inconsciente de l’élève qui recrache le « récitatif », le parent reçu en entretien pratique aussi la régulation relationnelle. A la différence près que dans ce cas, car nous ne sommes pas supposés éduquer les parents et être dans une relation asymétrique avec eux, cela compte. Ce lien ténu entre nous, c’est malgré tout de l’échange. Cela peut ouvrir sur autre chose avec le temps. Il nous faut parfois plusieurs années avec certaines familles.

Plus difficile à appréhender, les familles sans discours, qui font face avec dignité, mais qui n’ont pas structuré de réponse face à l’institution. Ni roman familial, ni plainte, ni contestation, cela créé un moment assez particulier, un peu surréel, tant notre métier est un métier de discours et même de rhétorique. Tout éducateur se reconnaît à la production de son discours. Malheureusement il existe des individus sans discours et c’est encore une norme scolaire que l’aisance langagière, orale ou écrite.

Pour en revenir aux facteurs favorisant la réussite scolaire, après la position sociale des parents et les interactions délicates entre facteurs environnementaux et génétiques, il reste ce que le Dr Sophie Von Stumm et ses collaborateurs ont appelé le 3e pilier de la réussite scolaire : The Hungry Mind, (The Hungry Mind. (von Stumm, S., Hell, B., & Chamorro-Premuzic, T. (2011). The hungry mind: Intellectual curiosity as third pillar of academic performance. Perspectives on Psychological Science).

L’esprit affamé représente à la fois la curiosité intellectuelle et la curiosité perceptuelle.

« La curiosité peut prendre de nombreuses formes et n’est pas toujours motivée par les mêmes facteurs. La curiosité perceptuelle est un terme qui a été inventé. Il s’agit du type d’intérêt que nous éprouvons lorsque quelque chose nous surprend ou ne correspond pas tout à fait à ce que nous savons ou croyons savoir. Cela est perçu comme un état inconfortable, un état d’adversité. C’est comme une démangeaison qui doit être grattée. C’est pourquoi nous essayons d’en savoir plus pour satisfaire cette sorte de curiosité ». Le retour des merveilles, AstroUnivers.

La curiosité intellectuelle correspond à un désir de stimulation d’un sujet qui est à la recherche de nouvelles expériences. Elle va de pair avec le besoin de cognition qui se poursuit dans l’engagement cognitif.

Les résultats de l’étude évoquée ont permis d’affirmer qu’ensemble, la conscience de soi, de son environnement et la curiosité ont un impact positif sur le cheminement scolaire des élèves. Elle aurait même un plus grand impact que la conscience des résultats scolaires ou que l’intelligence mesurable.

La curiosité permet le questionnement du monde et son exploration, c’est là qu’intervient le relation individuelle aux savoirs humains, qui ne sont pas la propriété exclusive du monde scolaire.

Au delà des déterminismes et de la posture de compliance, j’aime à penser que la curiosité et l’imagination sont la part de liberté de ces élèves.

Un avis sur « L’esprit affamé, peut-être. »

  1. Encore un article de qualité dans lequel je retrouve plein de vécu et de vérité. En effet la curiosité peut être un levier mais faut il encore pouvoir l’initier, qui quand où comment sont les questions qui me viennent naturellement. Tu parles de l’écoute , qui est pour moi un levier la prise en compte de la différence et le fait d’amener le jeune à prendre conscience des conséquences de ses actes tout en lui laissant la possibilité d’expérimenter l’erreur tout en étant capable de lui tendre la main à l’issue de cette expérience négative.

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